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 Le chant des lupins dans le vent du soir

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Josephine Balsamo
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Nombre de messages : 69
Age : 44
Date d'inscription : 28/06/2006

MessageSujet: Le chant des lupins dans le vent du soir   Jeu 6 Juil - 12:34

Pourquoi lui ? Tant de choses nous séparent…

Deux cent cinquante à trois cent kilomètres de distance, tout d’abord. Ce n’est pas si énorme, mais ça rend le quotidien difficile. J’ai beau faire le trajet mille fois par jour dans ma tête, ça ne nous rapproche pas pour autant. Encaissée, étriquée dans ma banlieue inesthétique, combien de fois n’ai-je pas suivi les méandres du fleuve, respiré les forêts séculaires qui la bordent, laissé mon regard s’envoler vers les châteaux en ruines, les prieurés désertés, les dentelles de pierre des abbayes où s’abritent les fantômes ? Combien de fois n’ai-je pas ainsi glissé du fleuve vers la mer, senti le vent devenir plus salé au travers des brumes du petit matin, guetté l’ombre des falaises blanches tendues de toute leur majesté vers le large, vers l’infini, vers Lui ? Délicieux et terrible voyage, chemin parcouru encore et encore, mais toujours dans mon fauteuil.

Le temps nous sépare. Ou plutôt la notion du temps. Nous ne vivons pas sous le joug de la même horloge. J’appartiens à cette génération démente qui bloque le téléphone contre son épaule pour pouvoir d’une main composer un autre numéro sur un autre poste et de l’autre main valider l’envoi d’un message électronique ; je suis de ces insatiables névropathes de la communication qui, lorsqu’on ne leur a pas répondu dans un délai de dix minutes, harcèlent leur correspondant jusqu’à obtenir satisfaction. Et si ce dernier a l’outrecuidance de n’être pas joignable, me voilà en proie à une angoisse sans bornes. Tandis que Lui prend son temps. Il ne s’endort pas en chemin, oh non, mais il aime à flâner entre deux télégrammes. Il écrit à la main, de sa plus belle plume, referme l’enveloppe, envoie la lettre, et attend. Il sait, au plus fort de l’urgence, profiter malgré tout de la douceur de vivre. Ce n’est pas le genre à donner des coups de klaxon au MacDrive sous prétexte que le blaireau devant n’avance pas, mais plutôt à quitter son automobile pour s’attabler à l’auberge, en bordure de départementale, et à apprécier les saveurs et les odeurs qui émanent de son assiette, et ce même si le temps presse.

L’humour nous sépare. Ou plutôt devrais-je dire la drôlerie, la fantaisie, l’insouciance… J’allume la radio pour fuir le silence, quitte à entendre des musiques détestables ; Il fredonne en chemin une chanson qui lui plaît. Je retiens mes rires, il libère les siens en de francs éclats. Je ne m’amuse de rien, Il plaisante de tout ou presque. La plus grande joie me laisse immobile, la plus petite satisfaction Lui fait faire des claquettes. Je suis collée au sol avec mes idées noires et mon cerveau de plomb, tandis qu’Il s’envole de clin d’œil en pas de danse, dans un sourire moqueur, chaleureux, lumineux, espiègle ou bienveillant suivant l’humeur du jour.

L’amour nous sépare. Dans le monde où je vis, il a une drôle d’allure, ce sentiment qui, paraît-il, fait tourner l’univers. L’amour se chante en paroles mièvres, se filme à grands renforts d’effets spéciaux, s’écrit ou se décrit comme un acte clinique, naît sur l’écran d’un ordinateur, émaillé de déclarations plus lubriques que sentimentales rédigées en abréviations douteuses. Il se vend dans les boutiques spécialisées, se raconte devant des millions de gens en échange d’un chèque à multiples zéros, s’enferme dans les caves avec un caméscope, et on se réunit devant les téléviseurs pour commenter les ébats. On persiste à parler d’amour, mais ce ne sont rien d’autre que des corps qui dérivent et dont le cœur ne bat plus. Lui, il rencontre, il rêve, il souffre et espère, il conquiert parfois, souvent sans doute car son charme est indéniable. Il défaille pour un battement de cils, un coup de vent dans une chevelure, une main à peine effleurée. Il s’émeut d’un regard, s’abandonne à un sourire, se damne à une voix. Son cœur, à tout rompre, scande le prénom d’une femme, et si ce n’est pas tous les jours le même prénom, c’est en tout cas la même litanie enfiévrée, le même désir de conquête et d’abandon, le même élan du corps et de l’âme. Il se donne aussi fort qu’il séduit. Je vis dans un monde où on baise, Il vit dans un monde où on aime.

Mais plus que tout, c’est la réalité qui nous sépare. Car voilà mon drame, Il n’existe pas ! Je ne peux me recueillir devant la maison où il a vu le jour, ni sur sa tombe (mais rien ne prouve qu’il soit mort, d’ailleurs comment mourir quand on est irréel ?).Il est né sous la plume d’un auteur d’un autre siècle, mais aucune sorcellerie n’est parvenue à lui faire prendre chair. Et moi, hélas, je suis bien vivante, et je n’ai d’autre choix que d’exister sans Lui. Il me faut me contenter de sa légende, et chercher partout les lieux où, s’il avait existé, il aurait laissé une trace.

Me voilà donc, en vain, envers et contre toute logique, à la recherche d’imaginaires manoirs renfermant d’improbables trésors, prête à descendre la Seine en barque ou à la nage s’il le faut, dans l’espoir inutile de croiser son ombre. M’attend-Il à l’embarcadère, face aux ruines de l’abbaye ? Est-Il assis paisiblement sur un vieux pan de mur, au milieu des vestiges de ce château-fort ? Fait-Il les cent pas sur les galets, près de la Manneporte ? Ou bien dîne-t-Il aux chandelles en charmante compagnie, là-haut, dans son inviolable refuge ? Ou peut-être s’est-Il lancé à corps perdu dans une nouvelle aventure, là où Il tutoie les plus grandes figures de l’Histoire, là où Il brille de tous les éclats des innombrables joyaux qu’Il a, ça et là, ramassé au détour d’un coffre-fort ou cueilli sur les épaules d’une jolie comtesse…

Moi qui oublie tous les noms et tous les visages, je me souviens de notre rencontre comme si c’était hier. Comment peut-on garder aussi nettement en mémoire un face-à-face imaginaire ? Et pourquoi celui-là plutôt qu’un autre ? Mes yeux ont parcouru des milliers de pages, mes rêves ont abrité tellement de héros… pourquoi Lui ?

Et puis zut ! Qui a dit « Si on est capable d’expliquer pourquoi on aime, c’est qu’on n’aime pas vraiment » ? Si c’est vrai, je préfère passer ma vie à me poser la question plutôt que de chercher à y répondre. Pourquoi Lui ? Parce que. Un point c’est tout.

Dans mon jardin, au détour d’une allée, j’ai planté un massif de hautes fleurs aux couleurs variées. Des lupins, bien entendu. Pourquoi ? A votre avis… ?


bom
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Paul Sernine

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Date d'inscription : 12/02/2007

MessageSujet: Re: Le chant des lupins dans le vent du soir   Lun 26 Fév - 10:47

J'aime bien cette déclaration poétique et nostalgique au grand Arsène.
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Josephine Balsamo
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Date d'inscription : 28/06/2006

MessageSujet: Re: Le chant des lupins dans le vent du soir   Mar 27 Fév - 10:29

Merci cher Paul... j'étais ce jour-là dans un profond délire lupino-mélancolique drunken
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Jim Barnett

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MessageSujet: Re: Le chant des lupins dans le vent du soir   Ven 2 Mar - 1:01

En effet, c'est une très belle déclaration I love you
Joséphine a écrit:
(...)Mes yeux ont parcouru des milliers de pages, mes rêves ont abrité tellement de héros… pourquoi Lui ?
J'aime beaucoup ce passage, je me demande même si on ne devrait pas en faire un topic...
En effet pourquoi Lui plus que les autres...
Chacun a très certainement quelque chose à dire à ce sujet n'est-ce pas? Wink
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Isidore Beautrelet

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Nombre de messages : 11
Date d'inscription : 01/03/2007

MessageSujet: Re: Le chant des lupins dans le vent du soir   Sam 3 Mar - 10:16

Avec une telle plume, je ne serais pas surpris d'apprendre que Josephine a écrit plusieurs histoires lupiniennes. Y aurait-il moyen d'en lire quelques unes ? Surprised
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Josephine Balsamo
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Date d'inscription : 28/06/2006

MessageSujet: Re: Le chant des lupins dans le vent du soir   Dim 4 Mar - 5:55

Isidore Beautrelet a écrit:
Avec une telle plume, je ne serais pas surpris d'apprendre que Josephine a écrit plusieurs histoires lupiniennes. Y aurait-il moyen d'en lire quelques unes ? Surprised

Oui et non, cher Isidore... J'ai en effet commencé une "lupinerie" qui est depuis longtemps au stade embryonnaire. Elle attend patiemment dans mes tiroirs, en compagnie de la bonne douzaine de romans inachevés, voire à peine commencés, qui consitue mon "oeuvre" Rolling Eyes Laughing Pas question de faire lire ce brouillon à qui que ce soit pour le moment. Mais les membres de ce forum seront les premiers à en profiter lorsque le récit sera lisible (quand ça ? aucune idée drunken )
En revanche, j'ai joué les correctrices pour une série de nouvelles écrites par l'éminent Raoul, peut-être acceptera-t-il de vous les faire lire ?
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Jim Barnett

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Nombre de messages : 81
Date d'inscription : 12/02/2007

MessageSujet: Re: Le chant des lupins dans le vent du soir   Dim 4 Mar - 7:06

Joséphine a écrit:
En revanche, j'ai joué les correctrices pour une série de nouvelles écrites par l'éminent Raoul, peut-être acceptera-t-il de vous les faire lire ?
Toute une série? ouah ! Shocked
Cher Raoul, j'ai plus que hâte de vous lire! Very Happy (si vous nous le permettez bien évidemment...)
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